Autres articles
- Grande réunion publique à Montrouge
- Le conseiller mélomane
- Eric Brunet : "Dans la tête d’un réac" - Rencontre dédicace Jeudi 25 novembre à 18h45 au 80, avenue Henri Ginoux à Montrouge
- Sur la proposition du Premier ministre, le Président de la République a nommé le nouveau Gouvernement
- Commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918

Raymond Soubie
Le conseiller melomane
| Tweet
Le Figaro : La chronique de Philippe Labro
La première journée d’une vie, c’est-à-dire le jour même de la naissance, peut-elle déterminer le déroulement de toute une existence ?
Le 23 octobre 1940, une bombe explose sur la maternité de l’hôpital de Talence, l’une des quatre grandes villes du département de la Gironde, située dans la banlieue sud de Bordeaux. Les dégâts et les traumatismes sont nombreux. Parmi les malheurs, il y a celui-ci : un bébé perd son bras gauche. Il s’appelle Raymond Soubie. Aujourd’hui à 70 ans, il dit sans inhibition mais avec une pudeur mesurée que, en effet, cet événement du premier jour a été fondamental :
Toute ma vie a dépendu de cela. Les stoïciens disaient qu’il faut avoir une « forteresse intérieure ». Je l’ai vite érigée en moi-même.
« Forteresse intérieure » Raymond Soubie a quitté l’Élysée, le 22 novembre dernier. Il y exerçait le rôle - important - de conseiller social du président de la République. Il a participé, au plus près, à la réforme des retraites. Tous les clichés ont été imprimés à propos de cet homme : « éminence grise », « le négociateur », « Raymond la Science », « le sage », etc. J’ai voulu le rencontrer dans les bureaux neufs de l’entreprise privée, l’AEF, qu’il a rejointe et dont il est actionnaire majoritaire. À force d’avoir été étiqueté « homme de l’ombre », Raymond Soubie a reçu sa dose de « lumière », médiatique et autre, et si on le côtoie souvent au concert, au Théâtre des Champs Élysées (qu’il préside depuis 1981), que sait-on, réellement, de cet homme de vaste culture, au maintien sobre, au sourire permanent, aux manières courtoises et qui dégage une impression de parfait contrôle de soi ? Rien, ou presque. Il m’a paru intéressant de l’interroger, alors qu’il se détache de la proximité du pouvoir suprême. Ce n’est qu’au bout de quarante minutes que nous avons parlé de son handicap et de la fabrication de sa « forteresse intérieure ».
Quand vous êtes un enfant et que le regard des autres vous fait, chaque jour, comprendre que vous n’êtes pas tout à fait « normal », vous êtes obligé de vous construire avec une volonté sans relâche. J’ai passé toute mon enfance et ma jeunesse à subir des opérations pour ajuster la prothèse à un corps qui grandissait. Dès l’âge de 5, 6 ans, je me disais : je ne suis pas comme eux, je ferai mieux qu’eux. Cela ne m’a pas rendu arrogant - mais cela m’a conduit au goût du travail, à l’observation de la nature humaine, à l’amour des études et au désir de l’action.
Avec un visage au front large et un menton opiniatre, vêtu d’un costume classique, portant une cravate à dessins de feuilles de lierre entrelacées, Raymond Soubie possède des yeux d’un bleu vert foncé qui projettent une rare dose d’intensité. Dans le regard aigu de ce fils d’universitaires, qui a été « élevé dans la supériorité du savoir », mais qui s’est « battu contre le préjugé d’une famille pour laquelle le monde de l’entreprise et du profit avait quelque chose de… pas sain ! », on peut lire un mélange contradictoire d’autorité et de bienveillance, la sagacité de qui a déchiffré les comportements de la société, pratique la recherche, comme avec un laser, de la personnalité qui lui fait face, accepte le monde « auquel il faut cependant résister ». Dans un bureau encore peu décoré où il souhaite ajouter « la douceur du bois », Soubie répond en scandant ses aphorismes et en distillant le flux de ses expériences par le balancement de sa main droite, et avec une tendance, propre, sans doute, à ses études et la longue pratique de la politique et du service public, à hiérarchiser les choses. Pour chaque question sur le pouvoir, la réforme, il propose invariablement plusieurs explications, toujours teintées d’humour. Il procède par un, deux, trois. C’est une forme de dialectique selon quoi rien n’est univoque. En ce sens, on perçoit mieux pourquoi il aura été un fin négociateur, apprécié des syndicats. Comment a-t-il vécu l’Élysée ?
1, 2, 3 Un : vous êtes soumis à l’instant. Il se passe sans cesse du nouveau, de l’imprévu, la pression de l’instant, et la présence des médias, et l’importance que les médias ont aux yeux des hommes politiques rend la réflexion difficile. Deux : la terre entière veut vous voir, les gens veulent venir soit pour défendre leur corporation, soit pour vous proposer de sauver la France - certains, grands patrons, grands penseurs, sont incontournables. Trois : il faut donc faire un effort considérable pour dégager du temps sur l’essentiel. C’est-à-dire : quels sont les problèmes majeurs de la France dans le monde tel qu’il est - et comment les traiter. J’ai constaté qu’il y a deux fonds de commerce faciles, et à succès, en France : le premier, c’est la déclinologie, on vous annonce la fin du monde. Le deuxième, c’est le conservatisme, paré des oripeaux de la réforme.
De 1969 à 1981, il a été un « grand commis de l’État » et a côtoyé Pompidou, VGE, Chirac, Barre, évoluant dans l’univers du travail et des relations sociales. Il s’amuse à évoquer ce que disait Edgar Faure : « Il y a trois manières d’aborder la réforme en France. Un : vous dites que vous allez faire une réforme, vous la faites et c’est un suicide politique ! Deux : vous annoncez un grand plan A, vous ne le faites pas, et vous essayez, dans l’obscurité, de faire avancer un plan B. Trois : vous avez un magnifique projet et au moment de l’appliquer, vous changez de fonction et refilez le bébé à quelqu’un d’autre. » Soubie n’aime rien tant que jouer avec ces réflexions caustiques. Mais il ajoute :
J’admire les chefs d’État : c’est un métier terrible. Un : vous êtes seul, la décision ultime vous appartient. Deux : en même temps, vous êtes dévoré par les voyages, réceptions, obligations. Vous ne pouvez jamais baisser la garde. Trois : vous êtes constamment sous le regard de tous. Sur la scène, en permanence, sous les projecteurs.
Apesanteur Certes, lui dis-je, mais ils aiment cela. Il réplique : oui, mais c’est aussi parce qu’ils se demandent tous, et Nicolas Sarkozy le premier : que restera-t-il de moi, après ? Alors, comment vit-il, hors Élysée, son retour au « privé » ?
Je suis maître de mon emploi du temps. Je peux prendre du recul, me ressourcer, je retrouve ma liberté de langage, je relis Montaigne. Pour beaucoup de gens, le pouvoir, ce n’est que les apparences et la considération dont on peut croire que l’on vous porte. Or, il faut avoir une saine philosophie : chasser toute vanité, savoir relativiser, et se dire que, la vie en partie écoulée, on a réussi si l’on a été débonnaire, si l’on a rendu quelques services et recueilli l’estime des gens auxquels on tient.
En vérité, Raymond Soubie trouve sa plus profonde satisfaction dans sa vie et son activité de mélomane : « La musique vous immerge dans une sorte d’apesanteur. Chaque soir, c’est différent. J’admire avant tout les artistes, chefs, solistes, chanteurs. Mes “grands hommes” ne sont pas forcément des politiques. Il est vrai que Churchill était un artiste - celui de sa propre existence. »
L’autre soir, au TCE, lors de la 9e de Beethoven conduite par Christian Thielemann, je n’étais pas loin de lui. Le concert avait atteint cet instant magique au cours duquel l’orchestre comme le public dans la salle se découvraient en pleine communion et s’abandonnaient à cette « alchimie secrète ». Le visage de l’ex-« conseiller social » s’était transformé. Chez cet homme si rationnel, qui semble tant se protéger de toute émotion et conserver un calme réfléchi, je ne voyais plus que le bonheur de partager ce privilège : la création offerte à tous, l’envolée hors du réel, la puissance de la musique avait pulvérisé sa « forteresse intérieure » et l’enfant de Talence avait tout oublié.
Source : http://www.lefigaro.fr
